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Journal d’un étranger
par al.jes

Kericho

Rainbow Umbrella

Avant-hier, début d’après-midi. Le car arrive à Kericho, bourgade de l’ouest du Kenya, connue dans la région pour ses plantations de thé. Cela fait six heures et demie que je suis sur la route, et mon estomac crie au scandale : que lui imposai-je d’attendre ainsi ? J’embauche donc un chauffeur pour le week-end, et lui demande avant toute chose de me trouver un restaurant.

Lorsque j’ai parlé de ce projet de week-end à mes collègues, ils étaient unanimes : Kericho produit le meilleur thé au monde. Venant de gens qui n’avaient jamais goûté de thé non kényan avant que je ne leur fasse essayer un sencha du Kerala, ça m’a bien amusé… Le repas fini, fort décevant au demeurant, je commence donc la visite des plantations.

Première surprise : contrairement aux jardins des thés indiens, cumulant champs de théiers et usines de traitement et transformation, il y a ici une claire division du travail. D’une part, on trouve les plantations, qui ne sont rien d’autre que des fermes. De l’autre, il y a les usines de transformation. Les premières vendent leur production aux secondes, qui vendent aux distributeurs.

Seconde surprise : les producteurs de thés ne semblent pas passionnés. C’est pour eux un métier comme un autre, et, si demain on leur demandait de passer à autre chose, ils le feraient. Quel contraste avec la culture du thé en Inde, où les gens sont ravis de parler de cette passion qu’est leur métier !

Ce fut donc difficile pour les visites. Je n’ai pu rentrer que dans une seule usine, pour un court laps de temps, et n’en voir qu’une petite partie. Pour les plantations, une cueilleuse m’a conseillé un champ peu surveillé où je pourrais me promener tranquillement.

Par ailleurs, mes collègues ont tort. Kericho produit essentiellement du thé CTC, de moindre qualité qu’un thé orthodoxe. Et puisque je commence à utiliser des gros mots, autant m’expliquer.

Teascape #1

Le théier est un arbre, cultivé comme un bonzaï. Il y a trois ou quatre récoltes par an (le nombre varie selon le climat), et ce sont ces dernières qui empêchent le théier de trop pousser. Le but sera alors de ne cueillir que les feuilles les plus jeunes (plus tendres) et les bourgeons apicaux. Les feuilles plus anciennes sont impropres à la confection d’un thé de qualité. En prime, les fleurs seront arrachées avant de se développer, car elles peuvent altérer le goût des feuilles. Cette méthode de récolte est appelée orthodoxe, et permet un résultat supérieur.

Depuis le siècle dernier, cependant, la mécanisation a touché la récolte de thé, ouvrant la voie à de plus grands rendements. La méthode est simple : une machine coupe à une certaine hauteur, et récupère tout ce qui dépasse : bourgeons et feuilles tendres, mais aussi les branches et les feuilles plus anciennes. Les fleurs, en revanche, restent sur l’arbre. Une centrifugeuse éliminera ensuite les branches les plus lourdes, puis une autre machine déchiquette le tout et le réduit en poudre. C’est la méthode CTC —Cut, Tear, Crush.

Bref, Kericho s’est spécialisé dans le thé CTC, et les rares champs orthodoxes ne sont destinés qu’à l’export. Les buveurs de thé locaux n’ont donc droit qu’à un breuvage inférieur, et ne savent pas à quel point le thé peut être savoureux. Quelle tristesse !


Le soir, j’ai trouvé une chambre d’hôtel vraiment sympa et bon marché… J’étais très content d’une si belle affaire, jusqu’à ce que la boîte de nuit voisine ouvre. Je n’ai presque pas dormi de la nuit.

Qu’à cela ne tienne, mon chauffeur vient me chercher à l’heure, et nous partons pour la campagne environnante, où nous avons marché jusqu’à une chouette cascade. Là, alors que je profitais du paysage époustouflant, deux enfants qui jouaient dans le coin nous ont dit qu’ils connaissaient un chemin jusqu’en bas de la falaise. Je pensais qu’on aurait fait un long détour, mais non : ils me guident dans un sentier de plus en plus pentu, et nous finissons par nous faufiler entre les ronces et les rochers, attentifs à l’endroit où nous posions nos pieds. Enfin, nous arrivons en bas de la falaise, mais derrière un gros rocher qui nous barre la vue. Pour accéder au bas de la cascade, il nous faut traverser des rapides à gué, sur des roches glissantes. Avec le téléphone dans la poche et l’appareil photo à la main… Autant le dire, je n’étais pas serein lors de la descente.

Above the Waterfall

Nous remontons finalement, nous reposant en chemin pour souffler, et mon chauffeur et moi retournons à la voiture. Ensuite, nous profitons du dimanche après-midi pour aller nous promener le long de champs de théiers sans être importunés par les gardes. De toute façon, je ne vois vraiment pas comment je pourrais davantage abîmer les arbres que leur méthode de récolte…

Sunset Tree

Le soir, nous allons manger dans un restaurant sympathique, où je me régale d’un superbe coucher de soleil, puis d’un feu de bois avant de passer à table.

Je rentre par un bus de nuit, et arrive chez moi à 4 h. Ce matin fut difficile, mais mes tâches ne s’effectueront pas sans moi…


Images : Rainbow Umbrella, Teascape #1, Above the Waterfall et Sunset Tree, par ma pomme.

Publié le 19.09.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

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