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Journal d’un étranger
par al.jes

Le Jury

Before Sunrise

Cette année, le plus clair de notre temps fut consacré au projet de fin d’études, ne nous laissant que quelques cours à proprement parler. Ma promotion s’était divisée en trois équipes en juin dernier, et nous nous sommes attelés à la tâche dès notre retour de stage.

Normalement, nous étions censés affiner le design lors des premiers mois, et entamer la production courant novembre. C’est ce que firent les deux autres équipes, d’ailleurs. Cependant, mes camarades et moi n’étions pas satisfaits de notre design, et avons recommencé le projet depuis zéro ou presque. Plusieurs fois.

Quand, fin janvier, nous étions enfin contents de nous, nous savions quelles seraient nos priorités, quelle expérience de jeu nous voulions créer, et un design ambitieux.

Notre jeu, intitulé Yuganth 1, peut être résumé ainsi : il s’agit d’un jeu de plateforme et de tir tactique, avec arc et flèches, librement inspiré de légendes indiennes. Rien que ça. Concrètement, nous avons créé un nouveau ‹ mythe hindou ›, avec comme personnage principal un archer (ils sont souvent au cœur des légendes indiennes), dans un environnement aux dimensions épiques. Le joueur explore l’environnement à l’aide de mouvements acrobatiques, et combat des ennemies gigantesques avec différents types de flèches, qu’il doit créer. En plus, il dispose de ‹ mantras ›, un mélange entre une carte et un sort, laissé par les dieux pour l’aider dans sa tâche. Ces derniers peuvent le protéger, effectuer des attaques spectaculaires, voire radicalement transformer l’environnement.

Autant le dire, il s’agit d’un projet ambitieux, d’autant plus que nous avions accumulé un énorme retard : la première ligne de code ne date que du 1er février ! Cependant, dans les quatre mois qui suivirent, nous avons réussi à développer un premier niveau (suffisant pour la démonstration), différents types d’ennemies, neuf types de flèches (en plus de la flèche de base), et pas moins de vingt et un mantras !

En parallèle, nous avons préparé le jury lui-même : un site web, un compte Twitter, le trailer ci-dessus, quelques affiches, un business plan, notre présentation, et des costumes sur mesure. Nous terminions de nous apprêter, fiers de notre résultat, quand… panique à bord : nous venions de découvrir une quarantaine de bugs, qui —loi de Murphy— nous avaient échappés jusque là !

Nous arrivons au 3 juin, veille du jury. Nous avons résolu une partie des bugs, mais pas tous. Pire : au matin, j’apprends que je suis convoqué au commissariat pour mon extension de visa, demandée bien avant. C’est le pire jour possible, mais, si je n’y vais pas, je devrai quitter l’Inde plus tôt que prévu. Décidément, ces fonctionnaires ont moins de classe qu’une utopie marxiste…


4 juin. Jour J.

Il est quatre heures du matin, un coéquipier vient toquer à ma porte. On a continué de se préparer jusqu’au dernier moment, puis on est descendu à l’auditorium. Le stress monte en voyant les membres du jury s’installer, mais on fait avec. Je note que les autres équipes ont fait créer des T-shirts… C’est bon signe pour mon équipe, qui va se démarquer avec les costumes qu’on a fait créer.

Ready for Jury

Une première équipe passe. La présentation et la démonstration se passent bien, mais la séance de questions/réponse est un carnage. Le stress monte d’un cran.

C’est notre tour. Nous n’avons pas eu le temps d’apprendre par cœur l’ensemble de notre texte, donc je dépose des scripts sur les podiums depuis lesquels nous présentons. Personnellement, je tremblais comme un Parkinson sous températures négatives. Heureusement, ça ne s’est pas vu. Présentation sans accroc. Démonstration facile. Audience attentive. Le stress retombe.

Viennent les questions. Un membre du jury n’a pas bien compris notre business plan, dit qu’il n’est pas d’accord : le jeu devrait être publié mondialement… Je réponds que nous sommes tout à fait d’accord avec lui, avant de compléter. Sourires dans l’assemblée. Les questions s’enchaînent, les réponses sont fluides. Tout se passe bien, mieux qu’espéré.

La troisième équipe nous suit. On regarde la présentation, puis on s’éclipse lors de la démonstration : il nous faut encore rendre notre salle présentable pour recevoir les jurés afin qu’ils essaient le jeu par eux-mêmes. Heureusement, on a un peu de temps grâce au repas. Je me rends en vitesse à la boutique du campus pour acheter quelques vivres, et nous déjeunons en quatrième vitesse.

L’après-midi s’est passé sans entrefaite. Quelques bugs se sont manifestés, mais les jurés se sont montrés compréhensifs —et même impressionnés— lorsque nous leur avons expliqué qu’on a recommencé à zéro en cours d’année. L’un d’entre eux m’a dit que, même après des années de métier, bien peu créaient des jeux de cette qualité. Fierté.

Vers 4 h, ils se retirent pour délibérer, et on souffle pour la première fois de la journée. Les résultats sont arrivés une heure plus tard : nous avons eu 16 sur 20.

Je me repose, maintenant, après avoir appelé ma famille. Ce soir, nous aurons la traditionnelle soirée de fin d’études avec les jurés et nos enseignants. J’ai hâte !


Images : Before Sunrise et Ready for Jury, par ma pomme.


  1. Il s’agit d’un mot-valise en hindi, mêlant yuga (une division du temps dans la mythologie hindoue) et anth (la fin, l’achèvement). Le tout signifie donc la fin d’une ère

Publié le 04.06.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

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