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Journal d’un étranger
par al.jes

Cape Coast

C’est en fin de matinée, hier, que je suis monté dans le bus. Je m’attendais à un trajet tranquille le long de la côte, mais notre chauffeur a pris une route un peu plus à l’intérieur des terres. Quant à la tranquillité, un pasteur a fait son prêche pendant les deux heures du trajet. Joie. Peu importe, nous sommes quand même arrivés à bon port, où j’ai retrouvé le guide que le propriétaire de mon logement avait contacté pour moi.

Sans plus tarder, nous avons laissé la bourgade de Cape Coast derrière nous, direction le nord et le parc national de Cape Coast, où j’ai pu faire une randonnée dans la canopée de la forêt primaire. Expérience grisante, que de marcher sur un pont rudimentaire à plus de quarante mètres du sol.

Kakum #6

Malheureusement, la plupart des visiteurs étaient là avant tout pour les sensations et faisaient beaucoup de bruit, si bien que nous n’avons pas vu d’animaux. Dommage. Mais pour compenser cela, mon guide m’a emmené dans un proche dispensaire tenu par un Néerlandais aussi excentrique que gentil. Là, notre homme et son unique employé prennent soin depuis douze ans de nombre de petits ou grands animaux, allant du scorpion au crocodile, en passant par divers singes, quelques civettes, une antilope et une chouette. Quelques singes se sont laissés caressés du bout des doigts et l’antilope semblait m’apprécier tout particulièrement. D’après notre néerlandais, c’était la première fois qu’elle se laissait caresser autant. Bien entendu, je n’ai pas pris de risque avec les autres animaux, même si j’ai pu m’approcher assez près de l’une des civettes.

Civette africaine

Quand nous sommes partis, il commençait à faire tard, aussi nous sommes retournés à Cape Coast pour la nuit. La ghesthouse que mon guide m’a trouvée est miteuse, mais bon marché. Nul besoin d’être exigeant pour une nuit. Je n’y suis pas resté toute la soirée, préférant déambuler dans les rues, me perdant, évitant tant que possible les commerçants voulant rouvrir boutique dès qu’ils me voient, buvant des sodas avec des inconnus, refusant sa drogue à un dealer ne voyant pas d’autre raison pour qu’un obruni —un blanc— se promène dans les quartiers pauvres… puis rentrant me coucher quand mes pieds n’en pouvaient plus, vers la mi-nuit.

Le lendemain matin, mon guide m’a emmené un peu plus à l’ouest, dans un petit village de pêcheurs. Le village en question, nommé Elmina, abrite le plus grand château européen d’Afrique de l’Ouest. Le second plus grand est à Cape Coast, et nous l’avons visité juste après. Ces deux châteaux furent les deux plus gros fournisseurs d’esclaves lors de la traite transatlantique. On estime que plus de quarante pour cent des esclaves africains partis pour le Nouveau Monde sont passés par là.

Mais ça, ce sont des statistiques. Je pensais connaître la traite parce qu’on l’avait étudiée en cours d’Histoire au secondaire, mais c’est vraiment autre chose que de se trouver dans les donjons, dans le noir complet, et d’entrevoir à la lueur des portables une marque à la craie à environ cinquante centimètres du sol, indiquant jusqu’où s’entassaient les matières fécales, le vomi et l’urine. Mais le pire, ce n’est même pas les conditions inhumaines dans lesquelles ces pauvres hommes et femmes ont été brisés, torturés, assassinés pour ceux qui résistaient ou violées pour les femmes.

Non. Le pire, c’est l’hypocrisie assumée jusque dans les plans des châteaux, avec leurs églises placées juste au-dessus des donjons où des centaines de malheureux étaient entassés dans lesdites conditions. Après avoir vu ces endroits, je comprends la fixation que les Ghanéens font sur leur passé esclavagiste. Car ils ne sont pas dupes. Les Européens, tout monstrueux qu’ils étaient, achetaient leurs esclaves aux chefs locaux. Qui savaient le sort qui attendait leurs victimes.

Ça m’a déprimé, tiens. Alors après ça, mon guide, qui sait comment se sentent les gens après de telles visites, m’a emmené dans un restaurant pour touristes. J’ai tiqué sur les prix, mais j’y suis allé quand même, et ai mangé mon premier bon repas depuis que je suis au Ghana. C’est horrible à dire, mais ça allait mieux, après manger…

Je suis rentré à Accra en tro-tro, une sorte de minibus inconfortable au possible où s’entassent ceux qui ne peuvent payer le bus. Il fallait bien tenter l’expérience au moins une fois, non ? Évidemment, les autres passagers se demandaient se qu’un obruni pouvait bien faire dans leur équipée, et me lançaient des coups d’œil étonnés. Sont fous, ces Romains…


Images : Kakum #6 et Civette africaine, par ma pomme.

Publié le 19.07.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

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