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Journal d’un étranger
par al.jes

Au revoir

Surfing the Cloud

C’est la fin de l’après-midi en France, mais la nuit tombe au-dessus de la mer Caspienne. Je suis à plus de douze mille mètres au-dessus du sol lorsque j’écris ces lignes, et les écrans de mes voisins montrent des films bollywoodiens.

Mes paupières refusent de se baisser malgré la journée de voyage, alors je tire une sorte de bilan. Depuis tout petit, je rêve de m’évader. Non pas que j’étais malheureux en France, mais je ressentais cette conscience aiguë qu’il n’y a pas que ça, que le monde est trop vaste pour n’en connaître qu’un si petit morceau. Alors j’ai voyagé. Au travers des livres, comme touriste, sur Internet. Mais ça n’a jamais entièrement apaisé ma soif et, à chaque fois, elle revenait plus forte. Pourtant, la facilité l’a souvent emporté, et je n’ai jusqu’à peu jamais osé vraiment partir. Il m’aura fallu une occasion.

Cette occasion me fut offerte lorsque j’ai réussi le concours d’entrée de DSK Supinfogame, une école où j’étudierai la création de jeux vidéo pendant deux ans. Deux ans que je passerai donc à Pune, en Inde. Ceci est le journal que je tiendrai de mes aventures. Il n’y aura pas de régularité, seulement des moments partagés au fil de l’eau.

Donc, me voici dans l’avion. Y arriver, en soi, était déjà une sacrée aventure. Pour commencer, il y eut le concours, plutôt rude. Puis, passé la surprise des résultats et un mois sur mon petit nuage, il fallut redescendre sur Terre et préparer mon départ. Les choses se déroulèrent sans trop d’accrocs, jusqu’à ce que vienne le temps de s’occuper du visa —on ne peut pas demander de visa étudiant pour l’Inde plus de vingt jours avant le début des cours. Un véritable feuilleton.

Tout commence l’avant-dernier lundi, soit quinze jours avant la rentrée et douze avant le décollage. J’arrive avec le train de midi à Paris, où j’ai prévu de rester trois jours, profitant de l’occasion pour me promener dans la capitale et voir des amis. On ne peut pas déposer de dossier après une heure, mais le centre de demande de visa est près de la gare et —au pire— je me dis que je peux encore y retourner le lendemain matin. J’arrive néanmoins vers midi vingt, je fais des photos d’identité au format indien, et dépose mon dossier à la demie.

C’est là que les ennuis commencèrent : la guichetière m’annonce que le document de ma banque prouvant que j’ai de quoi subvenir à mes besoins n’a pas la forme qu’il faut, et que c’est un motif de refus. Je dois donc revenir le lendemain avec le bon document. Cependant, le lundi, ma banque est fermée. Je ne peux donc rien faire d’autre l’après-midi que m’en tenir à mon programme.

Le mardi matin, j’appelle ma banque. Je tombe sur un service téléphonique, où l’on m’annonce que seule l’agence où je suis enregistré peut me fournir le document, mais que tous ses employés sont en réunion. Devant le refus de déranger ces derniers, je prends congé de l’énergumène et me rue dans une agence parisienne de ma banque. Là, j’explique la situation à l’employé d’accueil et lui demande de contacter directement mon agence. Compréhensif et volontaire, ce dernier contacte un à un la quasi-totalité des employés de mon agence, jusqu’à ce que le directeur adjoint réponde qu’il s’occupe de moi. Je reçois donc l’attestation demandée, copie quasi conforme du modèle reçu la veille.

Après avoir dûment remercié le jeune homme de l’accueil, je cours jusqu’au centre de demande de visa et y arrive un peu avant midi. Là, le guichetier qui me reçoit m’annonce deux choses. D’une part, l’attestation de la banque ne fait toujours pas l’affaire puisqu’elle n’est pas sur un papier à en-tête. D’autre part, je n’ai pas apporté l’original de la lettre d’invitation de l’école, mais une copie. Comprenant que je n’arriverai pas à me faire parvenir ce dernier avant le lendemain après-midi, et que donc il me faudra programmer un autre voyage à Paris, je tente de piper les dés et annonce avec un air affolé que c’est ce que m’a envoyé l’école. J’imagine qu’il doit être habitué de ce genre de réaction, car il prend l’air de celui qui est fatigué d’entendre les mêmes sornettes.

Il vérifie néanmoins les autres papiers et me dit qu’il n’y voit pas d’autre problème. En revanche, compte tenu de ma date de départ, il m’explique qu’il faudra désormais demander la procédure en urgence. Cette procédure est plus chère et exige que je présente les billets d’avion aller et retour, mais me permet d’avoir un visa en un jour au lieu de trois à huit jours en procédure normale.

Puisqu’il est impensable de réunir tout cela le mercredi pour le jeudi, que le vendredi est férié en France et le lundi en Inde, je complète mon dossier pendant ce long week-end et me rend à Paris le mardi matin au premier train. Je dépose mon dossier, qui est accepté. Soulagement. Je dois retourner au centre en fin d’après-midi, ce qui me laisse la journée.

Quand j’y retourne, m’attendant à recevoir mon visa, on me rend mon dossier. L’ambassade a refusé ma requête. Panique. Colère. Puis désespoir. Le tort ? La lettre d’invitation de l’école ne contient pas la date de fin des cours. Il me faut une nouvelle lettre. Originale. Qui mettra des semaines à arriver d’Inde. C’est peu de dire que j’ai passé l’une des pires soirées de ma courte existence.

Le lendemain, très tôt, j’appelle mon école, où on me fait passer de personne en personne, sans obtenir de résultat permettant une résolution rapide du problème. Ce n’est que vers neuf heure que j’obtiens le numéro d’un responsable, qui réagit très rapidement. Il me fait parvenir une autre lettre par courriel, et me conseille de tenter le tout pour le tout en la joignant à l’autre lettre. J’imprime la nouvelle lettre d’invitation et cours au centre.

J’ai l’impression que le monde cesse de tourner lorsque l’employé d’accueil du centre m’annonce qu’il est onze heure cinq et que les procédures en urgence ne sont plus acceptées. Mon visage a dû parler pour moi, parce qu’il a fini par me dire que les dossiers n’étaient pas encore partis à l’ambassade et qu’on pourrait peut-être joindre mon dossier au lot. Ce fut le cas. Je n’ai plus qu’à attendre la fin d’après-midi pour la réponse et, peut-être, mon visa.

Je suis arrivé plus d’une heure en avance au centre, l’angoisse au ventre. Finalement, j’ai eu mon visa. L’avant-veille de mon départ. J’ai passé mon jeudi à compléter ma valise, mettre en place ce blog et appeler quelques amis pour un dernier au revoir. Et me voilà dans l’avion. Avec une pensée pour un camarade de classe, français également, qui n’arrivera à Pune que pendant la semaine prochaine, donc après la rentrée. J’ai appris hier qu’il avait aussi rencontré des difficultés pour l’obtention de son visa.


Image : Surfing the Clouds, par ma pomme.

Publié le 22.08.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

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